Certains films parlent de musique. D’autres, plus rares et précieux, sont musicaux par essence. Ils respirent la musique. C’est le cas du premier long-métrage de Jalil Lespert, déjà remarqué par la presse internationale et présenté en ouverture de la sélection de la semaine de la critique à la dernière Mostra de Venise. Ce film franco-canadien met en scène quatre jeunes personnages que tout apparemment sépare, Helly, Didier, Marie et Chris. Leurs destins vont brutalement se croiser au cours d’une seule et même nuit blanche, qui fera basculer leur existence. Une nuit du 24 décembre, grise et froide, loin d’un Noël enchanté, filmée comme une dérive ou, mieux, une danse. « Dès le départ », rappelle le réalisateur, « j’avais envie d’une atmosphère où les lieux et les gens sont perçus différemment, à l’heure où les lieux communs n’ont plus cours, entre l’obscurité, presque l’ébriété. Les masques tombent, les gens se révèlent. Ensuite, j’ai commencé à réfléchir à l’idée de quatre personnages, que je souhaitais envisager comme des instruments de musique au sein d’une même composition ». Avec l’écrivain Yann Apperry, « nous avons écrit un peu comme on composerait un morceau de free jazz ».

En effet, dans ce film, tout est musique. Tout est danse. Comédiens, lumières, lieux, mouvements de caméra et narration semblent évoluer au même diapason, selon un tempo humaniste et nocturne, selon une structure imaginaire de 24 mesures (le double du jazz et du blues). Et dans ce registre musical, il y a bien sûr d’abord les décors : clubs de strip-tease, lieux de concerts, salles de répétition, clubs, dancefloor et autres voitures boostés au son d’un auto-radio. Et puis les personnages : un batteur de jazz (Sami Bouajila), un jazzman de renom (Archie Shepp), un chauffeur de taxi (Benoît Magimel, qui semble parfois prier comme on chante) ou encore une junkie paumé (Lubna Azabal, qui titube entre les hommes, entre danse et ébriété). Lespert décrit ainsi qu’il a construit son histoire entre ses quatre héros, comme si chacun venait, au cours de la nuit et au sein d’un même et long morceau, “interpréter son solo”. De plus, on retrouve dans ce beau film, déchirant et déchiré, de nombreuses scènes, et de magnifiques plans-séquences, parfois sans bruitages et sans voix, portées par la musique. Mais aussi des dialogues, dont le tempo, la psalmodie, le phrasé et le vocabulaire peuvent rappeler la chanson, le rap ou le slam.
En somme, la musique et le rythme semblent suinter de tous les pores de ce film. Comme si une pulsation sourde accompagnait chacun des mouvements, chacun des errements des personnages. Et c’est notamment l’équipe du label Uwe qui a apporté à ce long-métrange son expérience musicale pour le choix des titres (on parle dans le milieu du cinéma de rôle de “music supervisor”). On y entend ainsi parfois du rock, à l’image du psychédélique et délié “Swans (Life After Death)” des Canadiens d’Islands (ex-Unicorns, une formation qui rassemble des membres des géniaux Arcade Fire et Silver Mt Zion), dont les envolées accompagnent à merveille les errements de Helly, Didier, Marie ou Chris. On y perçoit aussi la scansion du rap, avec le fameux « 93 Hardcore » de Tandem, dont les rimes tranchantes reflètent bien la dynamique parfois désespérée du film (« Gros la rue n'est qu'un cerceuil ambulant / Il suffit d'un coup de feu pour qu’on appelle l'ambulance / Ouragan de violence pour un peu d'opulence »).

Mais c’est plus encore une musique de nuit, une musique de club et de dancefloor déchaîné que l’on entend ici. Une musique électronique sur laquelle les personnages viennent tanguer, mais plus souvent se perdre et s’aimer, à l’image du “Vampy”, le titre très sexe d’Antipop et de la comédienne/DJ Asia Argento, du plus troublant et énergique “Boys Wanna Be Her” de la très provocatrice Peaches, sans oublier le tube minimal, pop et très sensuel de l’Allemand Superpitcher, “People”. Le DJ et producteur Manu Le Malin participe quant à lui pour la première fois à une B.O de film, avec quatre titres (dont trois inédits) à la violence contenue. Ce sont d’ailleurs les rythmes tapageurs du pionnier des raves et des free-parties qui viennent ponctuer le film et lui donner ce tempo si particulier entre dérive nocturne et courts moments d’extase. A l’évidence, la rencontre entre Lespert et le DJ français a été des plus fructueuses et des plus intenses.
Mais il est une autre musique de nuit, qui vient apporter au film un type de respiration différent, une ambiance à la fois plus douce et plus intense, c’est le jazz. On y retrouve en effet un personnage de jazzman, Marcus, interprété à merveille par le musicien Archie Shepp, dont la voix ouvre le film et le sax ténor vient illuminer sa dernière partie. Lespert encore : “« Archie Shepp est l’autre grande star du film. C’est un surdoué, un homme d’une intelligence extrême. Il parle très peu, mais ce qu’il dit est toujours d’une clairvoyance hallucinante. Comme les autres musiciens qui l’entouraient, il a un sens du jeu, une écoute incroyable, une sensibilité à travers la musique qu’il pratique quotidiennement ». Sur cette B.O, on entend en effet sa voix magique, son timbre d’une richesse inouïe, qui semble rappeler aux musiciens, aux comédiens et aux personnages du film que « quoi qu’il arrive, il ne possède que douze mesures », qu’un temps limité, pour exprimer leurs émotions. Et puis il y a bien sûr son sax, dont les accords du « Matin des noires » et une impro caché à la fin du CD, viennent donner cette couleur nocturne si particulière au film.
le CD par la Poste en 24/72h : 14,90€
le maxi vinyle de Manu le Malin
par la Poste en 24/72h : 7,90€
