JENNIFER CARDINI – Lust


par Alexis BERNIER (Libération)

Ne lui dites pas qu'elle est la prêtresse française de la techno minimale ou que son exemple est de ceux qui ont initié la vague des filles DJ's, vous risqueriez de l'agacer. Jennifer Cardini est trop sincère et naturelle pour apprécier ces compliments en forme de caricature. Elle fait parti de ces passionnés pour qui une seule chose compte, jouer le bons titre au bon moment. Et comme tous les grands elle sait donner un sens aux disques qui n'en ont pas en les éclairants avec ceux qui les ont précédés et ceux qui vont suivre.

Cela fait maintenant plus de dix ans qu'elle impose son allure de garçonne affranchie derrière les platines européennes. Originaire du sud, elle a connu les prémisses de la techno en France. Vivant intensément les premières raves, quand on pouvait faire des dizaines de kilomètres pour écouter Jeff Mills ou Laurent Garnier sur la seule fois d'un flyer photocopié. Elle ne tardera pas a s'essayer elle même aux platines lors d'une mémorable soirée niçoise en 1994. Detroit est la mecque de l'époque et déjà Jennifer se distingue par son goût pour les ambiances profondes et les textures mélodiques raffinées. Comme tous les DJs elle a connu les galères des soirées impayées et des nuits «sur les bancs d'une gare inconnue». Mais lors de ces années raves, jouissives et chaotiques, elle a surtout appris comment jouer un disque réputé indansable de manière à ce que justement tout le monde ait envie de se bouger dessus. Puis vient la rencontre avec la future Miss Kittin et Sex Toy avec qui elle s'essaye à la production et lance le duo Pussy Killers, electro punk avant l'heure. Déjà l'esquisse de ce que sera la bande des filles énervés du Pulp, Fany, Chloé et les autres, qui souffle un vent nouveau sur le clubbing parisien depuis la fin des années 90.

En attendant, installé à Paris en 1998, Jennifer Cardini devient résidente des soirées Automatik du Rex Club où elle joue aujourd'hui encore tout en honorant ses autres résidences au Pulp (Lust, successeur des Underpressure de 2002/2004), au Nouveau Casino (Correspondant) ou encore au Nitsa de Barcelone. C'est durant cette époque qu'elle se connecte au nouveau son Allemand, devenant l'une des premières à imposer ce raffinement mélancolique, sexy et dépouillé, sur un dancefloor français encore marqué par la deep house et la french touch disco. Par ses mixes toujours sensuelles elle fait découvrir les labels Playhouse, Sender, Kompakt, Klang, B.Pitch Control ou Gigolo, alors débutants. Enchaîne Ellen Allien, Superpitcher et tant d'autre jeunes producteurs de la nouvelle vague de Cologne, Berlin ou Francfort sans oublier son goût pour l'electro de The Hacker, la cold wave de Joy Division, ou la pop de Serge Gainsbourg et du regretté Elliott Smith. «Je ne comprends pas les gens qui s'enferment dans un seul style».

Appréciant autant les petites salles au public averti que les clubs les plus prestigieux elle joue dans le monde entier, se produisant régulièrement au WMF ou Maria Am Ufer de Berlin, du Weetamix de Genève, du Womb de Tokyo ou du Click Club de Hambourg. Sans oublier les festivals majeurs tels que le Fusion en Allemagne ou Primavera Sound en Espagne.

Parallèlement elle se lance dans l'aventure de la production collaborant avec le français Laurent Ho pour le label Crosstown Rebels de Damian Lazarus ou composant avec le duo Henry Goes Dirty une version réactualisée d'Amoureux Solitaires qui sortira prochainement sur le label des soirées Kill the DJ. La voix profonde de Jennifer Cardini, déjà remarqué sur le Me & Madonna de Black Strobe, donnant un caractère inattendu à ce tube faussement futile autrefois composé par Jacno pour la toute jeune Lio.

Après Electroniculture (Ucmg 2001) et Flash (Ucmg 2002), photographie de la scène electro-minimal en gestation, Lust est la troisième compilation de Jennifer Cardini. La plus personnelle sans doute. Mais aussi certainement la plus accomplie, celle où elle affirme sans détour l'intensité dramatique de son style. Enchaînant des titres parfois très sombres en leur donnant un souffle d'une puissance surprenante. Elle aime voir cette nouvelle compilation mixé comme «un instantané» de son flight case excentrique où aucun disque n'est simplement deep, techno ou electro, mais invente son propre style au-delà des courants et des modes comme le fait Jennifer Cardini à chaque fois qu'elle prend les platines.

+ d'infos: www.jennifercardini.com

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